Le IIe livre des masques | Page 6

Remy de Gourmont

thème fondamental est la joie de vivre, d'être un homme libre, fier, qui
ne songe qu'à accomplir son destin naturel, en aimant la beauté, en
jouissant de tous les plaisirs des sens et de l'intelligence, et cela sans
mesure, sans hypocrisie, avec une fougue ignorante de tous les
ménagements et de toutes les morales. C'est un livre tumultueux,
grondant, qui donne l'impression d'une gare immense pleine de
locomotives, de sifflements, de cris et de baisers d'adieu ou de retour.
C'est un livre vraiment tout gonflé d'idées et où la nature, ivre de sève,
se fleurit des rouges et des verts les plus puissants. On peut le
comprendre aussi selon son vrai titre; il est bien de pluie et de soleil (il
y a des pages lumineuses, il y en a de troubles), mais à condition qu'on
y joigne l'idée d'une foule en rut qui s'exalte dans la poussière ou hurle
dans la boue.
Je crois que c'est là qu'il faut, au moins provisoirement, aller chercher
la vraie pensée de M. Hugues Rebell et ses vraies chimères. Cet
écrivain est d'ailleurs apte à nous surprendre de plus d'une manière avec
tout ce qu'il y a en lui de liberté d'esprit, d'imaginations audacieuses.
Mais dès maintenant son originalité est visible et indiscutable: il est
celui qui préfère le manteau de soie au fichu de coton, le tapis de
pourpre au paillasson socialiste, la beauté à la vertu, la splendeur de
Vénus nue aux «yeux funèbres de la pâle Virginité».
Il est aristocrate et païen.

FÉLIX FÉNÉON
Le véritable théoricien du naturalisme, l'homme qui contribua le plus à
former cette esthétique négative dont Boule-de-Suif est l'exemple, M.
Th.... n'écrivit jamais. C'est par des causeries, par de petites remarques
doucement sarcastiques qu'il apprenait à ses amis l'art de jouir de la
turpitude, de la bassesse, du mal. Sa résignation aux ennuis de la vie
était discrètement hilare: avec quel air fin, prudent et satisfait je l'ai vu
fumer un mauvais cigare! Il avait le projet d'un livre, un seul, d'une

synthèse de la vie offerte par les moyens les plus simples, les plus
frappants. Un vieux petit employé se lève un dimanche, dans une
banlieue, et il met du vin en bouteilles; et quand toutes les bouteilles
sont pleines, sa journée est finie. Rien que cela, sans une réflexion
d'auteur (cela est réprouvé par Flaubert), sans un incident (autre que,
par exemple, la crise d'un bouchon avarié), sans un geste inutile,
c'est-à-dire capable de faire soupçonner qu'il y a peut-être, derrière les
murs, une atmosphère de fleurs, de ciel et d'idées. Ce M. Th.... est resté
pour moi, car son esprit me charmait, le type de l'écrivain qui n'écrit
pas. Si sa vie n'a été qu'une longue ironie, s'il y avait de l'amertume au
fond de cette délectation morose, nul ne s'en est jamais douté: on l'a
toujours vu fidèle à conformer sa conduite à des principes qu'il avait
patiemment déduits de son expérience et de ses lectures.
M. Félix Fénéon n'est pas moins mystérieux que ce théoricien secret.
Ne jamais écrire, dédaigner cela; mais avoir écrit, avoir prouvé un
talent net dans l'exposé d'idées nouvelles, et tout d'un coup se taire? Je
crois qu'il y a des esprits satisfaits dès qu'ils savent leur valeur; un seul
essai les rassure. Ainsi des hommes froids ayant expérimenté leur
virilité abandonnent un jeu qui pour eux n'était que la recherche d'une
preuve. M. Fénéon est un cerveau froid.
Froid, non pas tiède, car le dédain de l'écriture n'a pas entraîné chez lui
le dédain de l'action: les coeurs froids sont les plus actifs et leur
patience à vouloir est infinie. Ayant donc des idées sociales (ou
anti-sociales), M. Fénéon décida de leur obéir jusqu'au delà de la
prudence. Cet homme qui s'est donné l'air d'un méphistophélès
américain eut le courage de compromettre sa vie pour la réalisation de
plans qu'il jugeait peut-être insensés, mais nobles et justes: une telle
page dans la vie d'un écrivain rayonne plus haut et plus loin que de
rutilantes écritures. On ne doit pas, comme un Blanqui, se rendre
esclave des idées au point de s'ensevelir vivant dans la vanité du
sacrifice perpétuel, mais il est bon d'avoir eu l'occasion de témoigner
quelque mépris aux lois, à la société, au troupeau des citoyens; si d'une
vaine lutte on emporte quelque blessure, la cicatrice est belle.
Il ne fallait guère moins de courage pour opposer, en 1886, au

«brocanteur Meissonier» le «radieux Renoir», pour vanter Claude
Monet «ce peintre dont l'oeil apprécie vertigineusement toutes les
données d'un spectacle et en décompose spontanément les tons. M.
Fénéon se prouvait, il y a plus, de dix ans, non seulement juge hardi de
la peinture nouvelle, mais excellent écrivain. Il analyse ainsi les
marines de Monet: «Ces mers, vues d'un regard qui y tombe
perpendiculairement, couvrent
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