malgré tout, qu'il hésiterait à embrasser ce grave parti de s'éloigner pour toujours, qu'à la dernière minute il y regarderait à plusieurs fois avant de nous faire cette peine. Nous nous flattions que cet homme docte et fin, cet érudit de la souplesse, d'une habileté supérieure et qui offrait si peu de prise, échapperait longtemps à la poigne sèche et sans art de la mort et qu'il trouverait le moyen de rester ?en marge?, et puis voilà qu'il s'est, comme les autres moins armés, laissé arrêter et emmener sans résistance, avec une bonne grace infinie. Nous avions beau ne l'avoir pas vu depuis des mois, à peine a-t-il disparu qu'il nous manque, et son effacement cause en nous un grand vide.
Je le connaissais depuis près de trente ans et nous étions mieux et autre chose qu'amis, nous étions pays, fils tous les deux de ce Loiret que l'on peut considérer entre tous comme un des plus jolis berceaux où il soit accordé à un Fran?ais de venir au monde et d'apprendre à respirer raisonnablement, à vivre simple et naturel, à go?ter les joies limpides de la lumière et de l'intelligence. Sur le premier feuillet de tous les ouvrages délicieux qu'il m'a bien voulu donner, Lema?tre a dessiné de sa petite écriture nette et à peine appuyée, charmante et légère comme un brin de muguet, ces trois mots brefs: ?A mon pays?. Et cela pour lui disait tout et valait la plus nombreuse dédicace, car il ne cessa jamais, je n'ai pas à vous le rappeler, d'avoir l'amour complet, profond et nuancé des deux patries, la grande et la petite, qu'il associait et qu'il avait pour ainsi dire tressées et nattées dans son coeur pour en composer une seule et flexible couronne. Son amour de la grande il le montra dans maintes journées et avec le plus périlleux éclat, jusque dans les chemins difficiles de la vie publique, des chemins qui du moins allaient toujours en montant... mais son amour de la petite, il le gardait plus volontiers pour ceux de ses amis qu'il sentait tenir, par quelques liens, lointains ou rapprochés, à la terre natale, à la province qui était la sienne, le coin de prédilection de ses modestes origines... et aussi à ceux de ses amis qui avaient conservé ?de l'enfance dans leur esprit?, qui aimaient à reprendre à tout moment la barque indécise et confiante du jeune age et à se laisser couler sur elle au fil des premiers souvenirs,... pour lesquels en un mot la plus rare félicité, la consolation la plus s?re étaient de descendre des menues hauteurs de l'homme et de regagner les plaines maternelles de l'adolescence et de la jeunesse... Lema?tre n'était pas escarpé. En dépit des mouvements de terrain de son existence et des faits accidentés de sa carrière il fut essentiellement un esprit de plaine riante, étendue et douce, un promeneur de prairies. Sans remuer beaucoup, ni vous fatiguer par de longues marches, il vous faisait faire, à travers les bois, les guérets et les clairières des idées, un immense chemin que l'on s'étonnait d'avoir été capable en sa compagnie d'accomplir si aisément, sans que le front se perlat de sueur. Sa politesse intellectuelle était si recherchée qu'il nous procurait le mérite de découvrir tout ce qu'il nous enseignait. Il avait la science d'un mandarin qui serait poète à ses rêves perdus. La ravissante manière!... Il est encore là, tel qu'il nous a souvent intrigué. Nous le voyons gravé d'une pointe aigu? et savoureuse, accentué, rendu deux fois plus vivant par l'autorité de son discret extérieur, les sympathiques pièges de sa modestie, les audaces inapparentes de sa réserve et de sa timidité. Vous le retrouvez aujourd'hui, comme hier, courtois, attentif de tout son être, levant la tête pour mieux écouter, clignant des yeux à la malice prochaine et puis distrait tout à coup ainsi que dans des algèbres, vague et pourtant précis, myope de l'affirmation, roseau de la pensée, l'air d'un homme, avec ses mains toujours en avant, qui ne saurait pas très bien son chemin quoiqu'allant tout droit, et simple, sans vaine parure ni coquetterie, ne craignant pas d'avancer sur son age, et d'avoir l'air un peu vieillard, avec un rire très gai de jeune homme. Quelle page que ses yeux bleus et passés, rieurs, couleur de saule et de rivière, profonds et transparents... qui n'osaient pas être hardis ni longtemps fixés, par souverain scrupule et bonne tenue humaine, comme si le spectacle déconcertant des mystères de la vie ne devait pas les solliciter, les exciter, les inquiéter, et qu'il f?t au contraire décent et prudent de les ?observer? ces yeux, de les tenir en règle, de leur interdire toute liberté trop profane et préjudiciable, toute arrogance téméraire!
Ainsi nous ne comprenions pas toujours très bien ce qu'il y avait cependant de

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