Histoire fantastique du célèbre Pierrot | Page 4

Alfred Assollant
un bon
dîner avec un bon feu et d'excellent vin.
C'était au mois de novembre, et Pierrot, chamarré d'or, mais légèrement vêtu, montait sa
garde à cheval devant le vestibule. Devant lui, des cuisines royales montaient à chaque
instant une foule de plats succulents, les uns pour le roi, d'autres pour les officiers de sa
maison, pour ses ministres, pour les femmes de chambre de la reine, pour les maîtres
d'hôtel, pour tout le monde enfin, excepté le désolé Pierrot. Chaque plat laissait un
parfum exquis dont étaient douloureusement excitées les papilles nerveuses du
malheureux page.
Les marmitons riaient en passant près de lui, et se le montraient l'un à l'autre avec des
gestes moqueurs.
--Voilà un cavalier dont la digestion sera facile, dit l'un d'eux.
--Habit de velours, ventre de son, dit un autre.
Pierrot, mouillé de pluie, morfondu, ne pouvant souffler dans les doigts de sa main
gauche qui tenait la bride du cheval, ni dans les doigts de sa main droite qui tenait le
sabre, affamé de plus, donnait de bon coeur au diable le roi, la reine, la cour, les
courtisans et la maudite envie qu'il avait eue de quitter son père et sa mère, et d'entrer au
service militaire.
Enfin la fée Aurore eut compassion de ses souffrances.
--Pierrot, dit-elle, cherche dans la sacoche de ton cheval, et mange.
Or dans la sacoche il n'y avait qu'un morceau de pain sec et fort dur, que le pauvre affamé
dévora en quelques minutes. Ainsi se réalisa son rêve de dîner à cheval.
Comme il finissait, trois heures sonnèrent. Vantripan avait dîné, lui aussi, mais beaucoup
mieux, et plus à l'aise.
--Ventre de biche! dit-il en paraissant sur le balcon du premier étage du palais, j'ai
solidement dîné.
Et il défit son ceinturon pour respirer plus à l'aise.

--Quel est ce page qui monte la garde? ajouta-t-il en abaissant son regard royal sur le
pauvre Pierrot.
--Sire, dit un officier, c'est ce jeune homme qui s'est offert si singulièrement au service de
Votre Majesté.
--Pardieu! dit le roi, quand j'ai bien mangé et bien bu, je veux que tous mes sujets soient
heureux. Approche ici, page; et toi, dit-il au ministre de la guerre qui avait dîné avec lui,
tire ton sabre, et découpe-moi ce chapon rôti.
Pierrot s'approcha, et Vantripan lui lança le chapon. Pierrot le reçut si adroitement qu'il fit
l'admiration générale.
Les gens qui ont bien dîné ne sont pas, comme on sait, difficiles sur le choix de leurs
plaisanteries, et celles des rois, quelle qu'en soit la tournure, sont toujours excellentes.
Après le chapon vint une bouteille de vin, puis un petit pain, puis des gâteaux. Finalement
Pierrot dîna mieux qu'il ne l'avait espéré; mais il voyait rire toute la cour, et ce rire ne lui
faisait pas plaisir.
--Quand je dîne avec mes parents, pensait-il, le dîner n'est pas friand, mais je ne mange
les restes de personne, et personne ne se moque de moi.
Cette pensée indigna Pierrot. Quand il eut fini, et cela dura quelques minutes à peine, tant
il montra d'activité, Vantripan le fit monter près de lui.
--Il est aux arrêts, dit le gouverneur des pages.
--Est-ce ainsi qu'on m'obéit? dit le roi d'une voix tonnante. Va toi-même prendre sa place,
et garde les arrêts pendant six mois.
Le gouverneur descendit la tête basse et prit la place de Pierrot au milieu des rires de
toute la cour. Chacun trouva la justice de Vantripan admirable.
Le roi, content de lui, s'assit dans un bon fauteuil et attendit l'arrivée de Pierrot. A ses
côtés, dans un autre fauteuil, près du feu, était assise la reine, dont nous n'avons pas
encore parlé, et qui était une femme assez grande, fort blonde, fort grosse, de qui ses
femmes de chambre disaient:
--Il est impossible de savoir si elle est plus méchante que bête ou plus bête que méchante.
Derrière elle se tenait debout, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, la princesse Bandoline,
sa fille, surnommée par les courtisans Reine de Beauté; elle était fort belle en effet, mais
encore plus orgueilleuse, et regardait la race des Vantripan comme la plus illustre de
toutes les races royales, et elle-même, comme la plus illustre personne de cette race. De
l'autre côté de la cheminée se chauffait, assis, l'héritier présomptif de la couronne, le
prince Horribilis, laid et méchant comme un singe; il faisait l'orgueil et la joie de sa mère,
qui ne voyait en lui qu'un esprit gracieux et pénétrant, et il effrayait d'avance ceux qui

craignaient de devenir ses sujets. Rangés en demi-cercle, les courtisans se tenaient debout
autour de la famille royale, et semblaient attendre en bataille l'entrée de Pierrot.
Celui-ci se présenta simplement et sans embarras. Il n'avait pas vu la cour, mais
l'éducation que lui avait donnée la fée Aurore
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