l'illustre
écrivain qui m'écoute. Une partie de ces idées n'est-elle pas, si je suis
bien informé, dans l'Esprit des lois? Ce discours a-t-il blessé l'homme
grave et froid qui a médité, sans passion, sur les problèmes de la
politique? Les encyclopédistes n'étaient pas des Catons: l'auteur des
Lettres Persanes n'était pas un saint, ni même un dévot bien fervent.
Notre école, qu'on dit immorale, était peut-être plus attachée au vrai
Dieu que les philosophes du XVIIIe siècle.
MONTESQUIEU.
Vos dernières paroles me trouvent sans colère, Machiavel, et je vous ai
écouté avec attention. Voulez-vous m'entendre, et me laisserez-vous en
user à votre égard avec la même liberté?
MACHIAVEL.
Je me tiens pour muet, et j'écoute dans un respectueux silence celui que
l'on a appelé le législateur des nations.
DEUXIÈME DIALOGUE.
MONTESQUIEU.
Vos doctrines n'ont rien de nouveau pour moi, Machiavel; et, si
j'éprouve quelque embarras à les réfuter, c'est bien moins parce qu'elles
inquiètent ma raison que parce que, fausses ou vraies, elles n'ont point
de base philosophique. J'entends bien que vous êtes, avant tout, un
homme politique, et que les faits vous touchent de plus près que les
idées. Mais vous conviendrez cependant que, quand il s'agit de
gouvernement, il faut aboutir à des principes. Vous ne faites aucune
place, dans votre politique, ni à la morale, ni à la religion, ni au droit;
vous n'avez à la bouche que deux mots: la force et l'astuce. Si votre
système se réduit à dire que la force joue un grand rôle dans les affaires
humaines, que l'habileté est une qualité nécessaire à l'homme d'État,
vous comprenez bien que c'est là une vérité qui n'a pas besoin de
démonstration; mais; si vous érigez la violence en principe, l'astuce en
maxime de gouvernement; si vous ne tenez compte dans vos calculs
d'aucune des lois de l'humanité, le code de la tyrannie n'est plus que le
code de la brute, car les animaux aussi sont adroits et forts, et il n'y a,
en effet, parmi eux d'autre droit que celui de la force brutale. Mais je ne
crois pas que votre fatalisme lui-même aille jusque-là, car vous
reconnaissez l'existence du bien et du mal.
Votre principe, c'est que le bien peut sortir du mal, et qu'il est permis
de faire le mal quand il en peut résulter un bien. Ainsi, vous ne dites
pas: Il est bien en soi de trahir sa parole; il est bien d'user de la
corruption, de la violence et du meurtre. Mais vous dites: On peut trahir
quand cela est utile, tuer quand cela est nécessaire, prendre le bien
d'autrui quand cela est avantageux. Je me hâte d'ajouter que, dans votre
système, ces maximes ne s'appliquent qu'aux princes, et quand il s'agit
de leurs intérêts ou de ceux de l'État. En conséquence, le prince a le
droit de violer ses serments; il peut verser le sang à flots pour s'emparer
du pouvoir ou pour s'y maintenir; il peut dépouiller ceux qu'il a
proscrits, renverser toutes les lois, en donner de nouvelles et les violer
encore; dilapider les finances, corrompre, comprimer, punir et frapper
sans cesse.
MACHIAVEL.
Mais n'est-ce pas vous-même qui avez dit que, dans les États
despotiques la crainte était nécessaire, la vertu inutile, l'honneur
dangereux; qu'il fallait une obéissance aveugle, et que le prince était
perdu s'il cessait de lever le bras un instant[1].
[1] Esp. des lois, p. 24 et 25, chap. IX, livre III.
MONTESQUIEU.
Oui, je l'ai dit; mais quand je constatais, comme vous, les conditions
affreuses auxquelles se maintient le pouvoir tyrannique, c'était pour le
flétrir et non pour lui élever des autels; c'était pour en inspirer l'horreur
à ma patrie qui jamais, heureusement pour elle, n'a courbé la tête sous
un pareil joug. Comment ne voyez-vous pas que la force n'est qu'un
accident dans la marche des sociétés régulières, et que les pouvoirs les
plus arbitraires sont obligés de chercher leur sanction dans des
considérations étrangères aux théories de la force. Ce n'est pas
seulement au nom de l'intérêt, c'est au nom du devoir qu'agissent tous
les oppresseurs. Ils le violent, mais ils l'invoquent; la doctrine de
l'intérêt est donc aussi impuissante à elle seule que les moyens qu'elle
emploie.
MACHIAVEL.
Ici, je vous arrête; vous faites une part à l'intérêt, cela suffit pour
justifier toutes les nécessités politiques qui ne sont pas d'accord avec le
droit.
MONTESQUIEU.
C'est la raison d'État que vous invoquez. Remarquez donc que je ne
puis pas donner pour base aux sociétés précisément ce qui les détruit.
Au nom de l'intérêt, les princes et les peuples, comme les citoyens, ne
commettront que des crimes. L'intérêt de l'État, dites-vous! Mais
comment reconnaîtrai-je s'il lui est réellement profitable de commettre
telle ou telle iniquité? Ne savons-nous pas que l'intérêt de l'État, c'est le
plus souvent l'intérêt du prince en particulier,

Continue reading on your phone by scaning this QR Code
Tip: The current page has been bookmarked automatically. If you wish to continue reading later, just open the
Dertz Homepage, and click on the 'continue reading' link at the bottom of the page.