l'intérêt de sa popularité et en politique il appliquait rigoureusement
mes doctrines.
Par quel inexplicable travers de l'esprit humain m'a-t-on fait un grief de
ce que j'ai écrit dans cet ouvrage? Autant vaudrait reprocher au savant
de rechercher les causes physiques qui amènent la chute des corps qui
nous blessent en tombant; au médecin de décrire les maladies, au
chimiste de faire l'histoire des poisons, au moraliste de peindre les vices,
à l'historien d'écrire l'histoire.
MONTESQUIEU.
Oh! Machiavel, que Socrate n'est-il ici pour démêler le sophisme qui se
cache dans vos paroles! Si peu apte que la nature m'ait fait à la
discussion, il ne m'est guère difficile de vous répondre: vous comparez
au poison et à la maladie les maux engendrés par l'esprit de domination,
d'astuce et de violence; et ce sont ces maladies que vos écrits
enseignent le moyen de communiquer aux États, ce sont ces poisons
que vous apprenez à distiller. Quand le savant, quand le médecin,
quand le moraliste, recherchent le mal, ce n'est pas pour enseigner à le
propager; c'est pour le guérir. Or, c'est ce que votre livre ne fait pas;
mais peu m'importe, et je n'en suis pas moins désarmé. Du moment où
vous n'érigez pas le despotisme en principe, du moment où vous le
considérez vous-même comme un mal, il me semble que par cela seul
vous le condamnez, et sur ce point tout au moins nous pouvons être
d'accord.
MACHIAVEL.
Nous ne le sommes point, Montesquieu, car vous n'avez pas compris
toute ma pensée; je vous ai prêté le flanc par une comparaison dont il
était trop facile de triompher. L'ironie de Socrate, elle-même, ne
m'inquiéterait pas, car ce n'était qu'un sophiste qui se servait, plus
habilement que les autres, d'un instrument faux, la logomachie. Ce n'est
pas votre école et ce n'est pas la mienne: laissons donc les mots et les
comparaisons pour nous en tenir aux idées. Voici comment je formule
mon système, et je doute que vous l'ébranliez, car il ne se compose que
de déductions de faits moraux et politiques d'une vérité éternelle:
L'instinct mauvais chez l'homme est plus puissant que le bon. L'homme
a plus d'entraînement vers le mal que vers le bien; la crainte et la force
ont sur lui plus d'empire que la raison. Je ne m'arrête point à démontrer
de telles vérités; il n'y a eu chez vous que la coterie écervelée du baron
d'Holbach, dont J.-J. Rousseau fut le grand-prêtre et Diderot l'apôtre,
pour avoir pu les contredire. Les hommes aspirent tous à la domination,
et il n'en est point qui ne fût oppresseur, s'il le pouvait; tous ou presque
tous sont prêts à sacrifier les droits d'autrui à leurs intérêts.
Qui contient entre eux ces animaux dévorants qu'on appelle les
hommes? A l'origine des sociétés, c'est la force brutale et sans frein;
plus tard, c'est la loi, c'est-à-dire encore la force, réglée par des formes.
Vous avez consulté toutes les sources de l'histoire; partout la force
apparaît avant le droit.
La liberté politique n'est qu'une idée relative; la nécessité de vivre est
ce qui domine les États comme les individus.
Sous certaines latitudes de l'Europe, il y a des peuples incapables de
modération dans l'exercice de la liberté. Si la liberté s'y prolonge, elle
se transforme en licence; la guerre civile ou sociale arrive, et l'État est
perdu, soit qu'il se fractionne et se démembre par l'effet de ses propres
convulsions, soit que ses divisions le rendent la proie de l'étranger.
Dans des conditions pareilles, les peuples préfèrent le despotisme à
l'anarchie; ont-ils tort?
Les États une fois constitués ont deux sortes d'ennemis: les ennemis du
dedans et les ennemis du dehors. Quelles armes emploieront-ils en
guerre contre les étrangers? Les deux généraux ennemis se
communiqueront-ils réciproquement leurs plans de campagne pour se
mettre mutuellement en état de se défendre? S'interdiront-ils les
attaques nocturnes, les pièges, les embuscades, les batailles en nombre
de troupes inégal? Non, sans doute, n'est-ce pas? et de pareils
combattants apprêteraient à rire. Et ces pièges, ces artifices, toute cette
stratégie indispensable à la guerre, vous ne voulez pas qu'on l'emploie
contre les ennemis du dedans, contre les factieux? Sans doute, on y
mettra moins de rigueur; mais, au fond, les règles seront les mêmes.
Est-il possible de conduire par la raison pure des masses violentes qui
ne se meuvent que par des sentiments, des passions et des préjugés?
Que la direction des affaires soit confiée à un autocrate, à une
oligarchie ou au peuple lui-même, aucune guerre, aucune négociation,
aucune réforme intérieure, ne pourra réussir, sans le secours de ces
combinaisons que vous paraissez réprouver, mais que vous auriez été
obligé d'employer vous-même si le roi de France vous eût chargé de la
moindre affaire d'État.
Réprobation puérile que celle qui a frappé le Traité du Prince! Est-ce

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