Chevalier de Mornac | Page 6

Joseph Marmette
douce souvenance, où les pères dormaient leur dernier sommeil et que les enfants ne reverraient probablement jamais.
Des acclamations des cris de joie et de reconnaissance, accueillirent les nouveaux venus. Mornac ne connaissait personne et s'empressait de débarquer avec sa valise, lorsque l'aubergiste héla certain gamin de douze ans, qui, la tignasse ébouriffée, le nez au vent et les mains dans les poches, regardait chacun d'un air effrontément inquisiteur.
--Jean! cria l'h?telier, arrive ici, petiot, et monte, à la maison le porte-manteau de monsieur.
C'était le fils a?né de Jacques Boisdon, messire Jean dont nous avons raconté, dans Fran?ois de Bienville, les mésaventures si bien méritées.
Jean s'approcha et fit mine de s'emparer de la valise du Gascon.
Celui-ci s'écria:
L'enfant va s'éreinter!
--Oh! non, monsieur, repartit l'affreux gamin: ?a ne pèse pas le diable, vos bagages, allez!
Et d'un tour de main, il enleva la valise qu'il mit sur son épaule gauche.
--Mordiou! Maroufle! s'écria le Gascon, prétends-tu te moquer de moi? C'est que je te couperais la langue, vois-tu?
--Ne lui coupez rien, monsieur le marquis! s'écria Boisdon. Quoiqu'il n'y paraisse pas, voyez-vous, mon Jeannot est robuste et aime montrer sa force.
--A la bonne heure; sandis! répondit Mornac.
--Veuillez me suivre, messieurs, dit Boisdon à ses h?tes, qui prirent avec lui le chemin de la haute-ville, et s'engagèrent dans la rue Sous-le-Fort.
Boisdon fils les suivait par derrière et murmurait entre ses dents, en faisant sauter sur ses épaules le léger porte-manteau du Gascon.
--C'est égal, tout de même, ?a ne pèse pas beaucoup et ?a sonne creux. Mais il faudra dire le contraire pour que monsieur me donne des sous.
On voit que le satané gar?on avait déjà la passion du gain bien développée.
Mornac gravissait lestement la rude montée du fort à la haute-ville. Le poing droit campé sur sa hanche, la main gauche arrêtée sur la garde de son épée, la grande plume rouge de son large feutre frissonnant sous le vent du matin, il s'en allait la tête haute avec un sourire dédaigneux aux lèvres, et contemplait les quelques maisons sombres et d'apparence plus que modeste qui se dressaient ?à et là sur son passage.
Il eut pourtant un serrement de coeur lorsqu'il longea le cimetière qui se trouvait alors occuper cette langue de terre qui descend de l'édifice du Parlement vers la c?te et où l'on voit encore des pieux de palissade noircis par la pluie et le temps. Quelques petites croix de bois, plantées sur de légers renflements de terrain, rappelaient aux passants que tous, t?t ou tard, doivent aller dormir dans un semblable lit de terre et de gazon jusqu'au grand réveil du jour éternel.
--Est-ce donc ici que je dois laisser mes os? se dit le chevalier. Bah! qu'importe, après tout. Et, sandis! ce ne serait pas encore trop malheureux que de mourir de ma belle mort; car on dit que dans ce pays, il est plus rare d'expirer dans son lit que sous le fer et le feu des Sauvages.
Pour chasser ces funèbres pensées, il détourna la tête à gauche et regarda les hautes murailles du chateau St. Louis, qui se dressent fièrement sur le sommet de la falaise.
Comme il arrivait au point culminant de la c?te, ses yeux s'arrêtèrent sur le terrain, vaste alors, où s'élèvent aujourd'hui le bureau de poste et le bloc de maisons qui s'étendent en face.
Une trentaine de cabanes d'écorce, faites en forme de c?ne, s'offraient aux regards ébahis de l'étranger. C'était le ?Fort-des-Hurons?.
Ces wigwams servaient d'abri aux quelques infortunés descendants de la grande nation huronne, qui, naguère encore régnait en souveraine sur les immenses forêts du Canada.
Décimés, presque anéantis par les Iroquois, qui de 1648 à 1650, avaient porté le massacre et ils destruction dans les bourgades de Saint-Joseph, de Saint-Ignace, de Saint-Louis et de Saint-Jean, les malheureux Hurons avaient dit adieu aux bords du beau lac qui sera seul garder leur nom, et s'en étaient venus chercher un refuge aux environs de Québec. Il y avait à peine quelques années qu'ils respiraient en paix dans l'?le d'Orléans, lorsque le tomahawk Iroquois s'en vint les relancer dans un endroit oh les malheureux s'étaient crus un instant à l'abri de la haine implacable de leurs mortels ennemis. Beaucoup furent tués, la plus grande partie emmenés en captivité. Ceux-là seuls qui purent s'échapper, c'était le petit nombre, accoururent implorer la pitié des Fran?ais et se placer sous la protection immédiate des canons et des mousquets d'Ononthio, [8] c'est-à-dire sous les murs même du Chateau-du-Fort. Ce n'est que vers 1676 que les restes infimes d'une nation, autrefois si puissante et si fière, enlevèrent leurs wigwams du Fort-des-Hurons pour aller s'établir à Sainte-Foye, trois ou quatre milles à l'ouest de Québec. Quelques six années plus tard, le gibier des bois voisins étant épuisé, ils allèrent se fixer à trois lieues de Québec, à la Vieille-Lorette, où le dernier vrai Huron repose maintenant sous la
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